Témoignage de Carole Bodin

Témoignage de Carole Bodin

Carole Bodin accompagne, en qualité de témoin, l'ensemble des propositions de Catherine Contour dans le cadre de son association avec le TNT de 2000 à 2002. Elle restitue son témoignage sous la forme de photos et d'un texte intitulé Le passage du témoin.

 

Le passage du témoin est le témoignage rédigé par Carole Bodin, témoin invité dans le cadre de Chambre / Bordeaux 2001 (février 2001), de Fabrique 1 / Bordeaux 2002 - Plate-formes d’expérimentation (janvier à juin 2002), de trad-uire (mai 2002) et de très très bien (juin à décembre 2002), projets de Catherine Contour.

 

très très bien

 

HARMONIQUES
… A un journaliste du Midwest qui lui écrit pour le prier de bien vouloir se définir - en un mot, demande t-il - John Cage résume sa vie et son œuvre en partant de son nom : Sortez de la cage, peu importe laquelle, où vous êtes.
Aux régressions, aux dépressions intellectuelles et artistiques toujours promptes à « classer » les avants-gardes comme un phénomène peut-être exaltant, mais révolu, Cage oppose le « phénomène futur », libérer l’homme, réévaluer intégralement ses perceptions, c’est-à-dire ses interprétations. Il s’agit de prolonger le travail de l’art moderne et de renverser une situation de fait, - le confinement de l’art dans les registres de l’esthétique ou du divertissement - et, développant le rôle de l’esthétique comme l’invention de concepts d’œuvres, d’instituer à nouveau l’art comme un champ d’expérimentation à partir duquel changer le monde. Marc Dachy en préface à Richard Kostelanetz, Conversation avec John Cage

 

Convertir un lieu en état d’esprit. Gordon Matta-Clark

 

To be there. Événementiel par nature, l’art réalisé en contexte réel est pour l’artiste, d’abord, un acte de présence : l’artiste s’offre physiquement au réel. Son objectif : habiter ce monde et y opérer sans intermédiaire.
S’agissant du rapport au « territoire »… être plus intéressé par l’inscription fugace que par la colonisation.
Occuper le terrain ? Le traverser plutôt. Non pas posséder dans une visée de contrôle, mais activer.
Paul Ardenne

 

Parcourir l’étendue indéfinie qui sourd de la rencontre. Tisser l’hétérogène. Sabine Prokhoris, N°0

 

En finir avec l’idée que nous sommes des fabricants de représentation, des fabricants de spectacle pour une salle de voyeurs qui regarderaient un objet fini, un objet terminé considéré comme « beau » et proposé à leur admiration. Claude Régy, Espaces perdus

 

La quête de considération, c’est chercher à rester figé quelque part. Gabi Farage, très très bien

 

Chronos, le dieu du temps compté, maîtrisé, du temps qui manque et que l’on cherche à rattraper. Kaïros, le dieu du temps offert, du temps partagé, du temps qui n’a plus d’importance. Souvenir d’une séance d’initiation à l’écriture automatique avec Jean Becchio, très très bien

 

TRÈS TRÈS BIEN
très très bien. C’est le titre, avec ce redoublement volontaire du très. Ça s’écrit très très bien, sans majuscule et sans virgule. Une expression orale, de tous les jours. Une expression rieuse, espiègle, légère qui flirte avec l’auto dérision et viendra régulièrement, dans un sourire songeur ou malicieux, ponctuer joyeusement nos conversations…

 

PRATIQUE
Cela fait plusieurs années maintenant que Catherine Contour a abandonné l’objet-spectacle entendu comme seule définition d’une « œuvre », achevée, close sur elle-même, de là reproductible et soumise au schéma traditionnel élaboration / présentation / commentaire. Son travail ne s’égrène pas opus après opus mais chaque projet se développe au contraire dans la durée -souvent sur plusieurs années-, selon un processus de création permanente, en une pluralité -ou plutôt une plurialité- de « sessions » ou d’étapes, par séries, sans présager à priori d’une fin. Qu’il s’agisse de la série d’autoportraits débutée il y a dix ans : Autoportrait dans la forêt (1992), Autoportrait avec vaches (1997), Autoportrait 9X9 (1999), Autoportrait à la Criée (2001), Autoportrait, jardin, site, paysage (2003) ou de Chambre, étapes chorégraphiques en chambres d’hôtel initié en 1996, toutes ses œuvres existent et avancent en parallèle, sur un mode non linéaire, à travers la plurialité de leurs occurrences. L’œuvre est ouverte, en constante transformation. Elle est mise et remise en chantier. Elle s’appuie sur un état instable, participe d’une écriture antistatique. Elle se construit dans le temps, entre mémoire et surgissement de l’inédit, par accumulation des expériences et des lieux traversés, dans le croisement des regards et des présences toujours renouvelés, qui l’agissent, la rencontrent, l’accompagnent dans toutes ses déclinaisons : artistes, critiques d’art, théoriciens, témoins, spectateurs.

 

très très bien n’échappe pas à cette spécificité du travail de Catherine Contour. très très bien n’est pas une pièce : ici pas de « décor », pas de « scénographie », pas de « création lumières ». Rien de ce qui a cours habituellement pour un spectacle. Rien de clos sur lui-même. Rien de définitif. Pour autant, très très bien ne se décline pas davantage en versions 1, 2, 3… très très bien n’est pas non plus un projet « en cours ». Le travail sacrifierait là encore à une tentation de linéarité, à « fixer » quelque chose dans une forme. très très bien n’en est pas moins un projet de création à part entière où s’installe ce que l’on pourrait décrire comme un état de pratique, où l’œuvre devient une pratique de l’œuvre. Depuis un ou plusieurs dispositifs -lieu(x), corps, sons, bâtiments et objets- et via un principe de mise en jeu des corps par « échappées » successives -un mot que Catherine Contour préfère au mot « improvisation »-, très très bien existe dans et par l’instant, dans la fragilité de cet instant de « l’échappée » où tout entre en synergie. Rien ne s’y peaufine, rien ne s’y fignole. Chaque « échappée » est unique. Elle cristallise quelque chose, le donne à voir et en même temps, le fait disparaître. Aller et retourner à, traverser et retraverser, lire et relire, essayer et réessayer, interroger et ré-interroger, perdre et retrouver, prendre et laisser, oublier et se souvenir, associer et dissocier, lier et délier. Tout opère dans le faire et le défaire, la construction et la déconstruction, le même et l’autre, le permanent et l’impermanent. très très bien se déploie ainsi comme le mouvement de la pensée avec ses aller-retours, ses détours, ses méandres, ses déflagrations, ses résurgences, ses réminiscences, ses récurrences, ses multiplicités, ses complexités, par association, contamination, images, cycles, correspondances, prolifération du sens et des formes. très très bien ne commence ni ne s’arrête. très très bien continue. très très bien agit et s’invente dans un flux.

 

CORPS / SON
très très bien réunit Matali Crasset, designer, Gabi Farage, architecte et urbaniste, Catherine Contour et Olivier Gelpe, artistes chorégraphiques, Agnès Henri, régisseuse et Frédéric Nogray, sonographe. Une équipe noyau que seront amenés à rejoindre ponctuellement, au cours des différentes étapes du projet, des invités, artistes de tous bords, critiques d’art et théoriciens et notamment, sur ce volet bordelais, Jean Becchio, médecin, chercheur en nouvelle hypnose et Jean-Paul Thibeau, artiste. très très bien est un projet dédié à l’exploration de la relation corps / son. Le corps émetteur / récepteur de sons. Il ne s’agit pas ici de « danser sur du son » ou de la musique pré-écrite mais bien d’explorer l’émission / réception d’un son qui passe par le corps, par sa présence, son intervention quelle qu’elle soit. Il n’y a ainsi aucune obligation à produire en permanence du son. Le son est traité en direct et en son réel et, s’il y a bien un sonographe, celui-ci, ainsi qu’il le souligne lui-même, n’est pas l’unique « maître » du son. Et c’est sans doute là toute la spécificité de très très bien ainsi que l’exprime Frédéric Nogray : « Dans très très bien, le son n’est en fait le produit d’aucun d’entre nous. Il est la résultante d’une multitude de paramètres. Il sera donc toujours différent. (…) Dans très très bien, nous sommes tous spectateurs et co-créateurs des sons. Nous formons une chaîne toujours mouvante où notre rôle n’est jamais défini puisque multiple. Le geste musical, le réflexe instrumental, est exclu de fait puisque même lorsqu’il est susceptible d’apparaître, il est mis à mal, perdu dans la chaîne de production du son. Le corps des différents intervenants est à la fois origine et destination du résultat sonore final et ce, simultanément et sans hiérarchie.

 

Les corps produisent parfois des sons clairement définissables où l’on entend ce que l’on voit. Mais soudain, alors que le geste vient de s’arrêter, le son lui continue sa progression… Alors on s’interroge : N’était-ce pas en réalité une action précédente faite à un autre endroit de l’espace qui était la source première de ce son que l’on entend ? Ou encore, ce son ne provenait-il pas de cet objet posé là sous nos yeux… ? Le premier geste identifié était-il l’émetteur du son ou une interprétation / traduction de celui-ci ? Ou bien, la juxtaposition des deux n’était-elle que pure coïncidence ?

 

(…) Ma propre présence physique dans l’espace de jeu continue Frédéric Nogray et mon rôle fluctuant, non définitivement défini, sont aussi là pour créer du trouble dans les rapports qu’entretiennent les corps et les sons, ainsi que sur la place de l’individu dans le processus de création, (ici) du son. »

 

Un trouble que ressentent eux aussi Catherine Contour et Olivier Gelpe dans ce dialogue qui s’établit avec Frédéric Nogray. Au cours de leurs « échappées » se produit un écart permanent entre fabriquer un son en live et pendant qu’ils s’entendent le fabriquer, recevoir en simultané ce même son (re)traité en direct ou encore une toute autre matière sonore pré-enregistrée.

 

Un trouble qui gagne aussi le témoin : aller / retour incessant entre l’œil et l’oreille, flottement continuel entre regarder et écouter. Un témoin qui se demande alors comment restituer par les mots ce qu’il entend, ce qu’il écoute, comment écrire un son, comment écrire un son associé à d’autres sons, ce que Frédéric Nogray appelle un « environnement sonore ». Tâche pour le moins ardue…
Essayons l’inventaire : vibration, onde, sinusoïdale, matière, fréquence, intensité, volume, bruit, bruit blanc, bruit rose, son tournant, spirale sonore, pollution sonore, brouillage sonore, rythme, graduations, résonance, larsen, silence, aigu, grave, sourd, sec, lourd, cristallin, fragile, flop, splatch, cling, bizz, scrrrtch, bloup, bizz, le roulement incessant du tambour des machines à laver d’un lavomatic, le tub italien Ti amo à peine reconnaissable à travers la soufflerie d’un aspirateur, des grains de riz qui retombent « en pluie » dans les oreilles des enceintes… Le frottement des tongues sur le sol, leur claquement sec dans les talons. Le crissement des doigts humides sur la surface métallique du réfrigérateur. Sa vibration amplifiée, familière, sourde, lancinante. Son omniprésence. La résistance de ce même réfrigérateur que l’on gratte avec les ongles des pieds et des mains. Le crissement des pieds mouillés sur le plastique de la bouée. Claquements de langues, bonbons que l’on suce, que l’on salive, que l’on mâche en parlant, glaçons que l’on écrase, bouées, matelas pneumatiques, poches plastiques que l’on gonfle, dégonfle, presse, vide, film alimentaire que l’on déroule, enroule, froisse, tord, frôle…

 

ACCUEILLIR
Si très très bien n’est pas une pièce, ce n’est pas non plus un simple laboratoire où le travail serait voué à la seule expérimentation et resterait cantonné à la confidentialité. Le travail est destiné à être adressé. Il se poursuit lors de ce que Catherine Contour nomme des « rendez-vous publics », tous uniques. Pour ces « rendez-vous publics », pas de répétitions, pas de générale. Il n’y a pas d’un côté, ce qui est dissimulé, restera caché aux yeux du spectateur et de l’autre, ce qui est présenté « publiquement », ce qui apparaîtrait comme maîtrisé. Pour autant, Catherine Contour n’instaure aucune hiérarchie entre les temps de travail qui réunissent les seuls artistes et les temps de visibilité accessibles au public. Tous existent conjointement et pour eux-mêmes. très très bien travaille directement depuis les tensions à l’œuvre, depuis l’ici et maintenant. Pas de scène, pas de salle non plus. Pas de frontière artificielle entre « ce qui se fabrique » et « comment ça se fabrique ». Depuis qu’elle a renoncé au rapport scène / salle, Catherine Contour pense les formes et les modalités d’accueil du spectateur comme constitutives du travail de création même et questionne à travers elles la représentation. Artistes et spectateurs partagent l’horizontalité d’un même plan, habitent en commun un espace identique. très très bien - comme c’est le cas pour tous les projets de Catherine Contour - ne s’offre plus comme spectacle - même si le spectateur reste toujours libre d’en voir un - mais propose plutôt une mise en situation, une combinatoire de situations. Une immersion dans un espace qui, à travers un ou plusieurs dispositifs, tend à réactiver les sens, à faire advenir des « états modifiés de perception ».

 

très très bien n’a d’autre « thème », d’autre « sujet » annoncé que l’exploration de la relation corps / sons. très très bien ne discourt pas sur le monde, ne construit aucune narration, ne tend vers aucun déroulement, ne recherche aucune efficacité dramaturgique. Rien n’est à reconnaître depuis un savoir constitué. Rien n’est comprendre au sens intellectuel, d’un discours construit à priori. Le spectateur est plutôt invité à « com-prendre », à « prendre avec soi » ce quelque chose en train d’avoir lieu, à entrer comme l’écrit Claude Régy, dans une écoute flottante. L’écoute d’une énigme qu’il n’a pas à élucider : Seule l’énigme contient les forces en équilibre. Un mot d’interprétation et la fête est finie. Enigme qui le renvoie à une présence à lui-même.

 

Ce travail de pensée des formes et des modalités d’accueil du spectateur génère plusieurs questions spécifiques au projet très très bien : Qu’est-ce qu’un rendez-vous public ? Est-ce un moment renouvelé d’expérience ou bien le condensé de tout ce qui a déjà été exploré jusque là ? Comment rester dans un continuum, un désir d’expérimentation, tout en tenant compte de la présence du spectateur ? Comment réussir à ne pas « jouer » ce continuum et ce désir, à ne pas les « mettre en scène », sans pour autant oublier que le spectateur est bien là ? Et donc, combien de temps avant chacun des rendez-vous arriver dans le lieu ? Comment en somme proposer au spectateur une traversée d’espaces et d’états en transformation à vue ? S’il ne s’agit pas de lui imposer un espace pré-construit, ce qui reviendrait à le faire entrer dans un espace de la représentation, comment lui adresser ce rendez-vous afin qu’il se fabrique « avec » lui ? Quelle est alors la place de la parole ? Quel est aussi le statut des objets ? Comment procéder afin que ces objets ne retournent pas à un statut d’icônes ? Ont-ils à être tous « visibles » dans l’espace au moment du rendez-vous ou vont-ils au contraire être introduits dans l’instant de « l’échappée », par nécessité ? Quelle est enfin la durée de chaque rendez-vous ? Cette durée, qui le « conditionne » déjà à ce à quoi il va assister, est-elle à annoncer en amont au spectateur ? Autant de questions essentielles à très très bien qui, contrairement au projet Chambre par exemple, se confronte bel et bien à un lieu de représentation, identifié comme tel par le spectateur. Un spectateur qui a intégré des codes, des réflexes, des habitudes et qui est sans doute plus porté à les faire ressurgir lors d’un rendez-vous au TNT qu’il ne le serait dans le lieu inhabituel qu’est une chambre d’hôtel.

 

TRANSE / TRANSITION / TRANSFORMATION
Ces trois mots reliés, inspirés par le vocabulaire de la nouvelle hypnose résonnent directement avec l’essence même et le déroulé du processus artistique mis en œuvre dans très très bien : « l’échappée » vue comme une forme de transe, sas et chemin vers une transformation permanente et renouvelée du projet lui-même. Matérialisation concrète de cette démarche, l’invitation à intervenir que Catherine Contour adresse à Jean Becchio, médecin, chercheur en nouvelle hypnose, qui rejoint très très bien à deux reprises.

 

Qu’est-ce que l’hypnose ? Le mot « Hypnose » vient du grec « Hupnos » qui signifie sommeil. L’hypnose elle-même pourrait être définie comme un état modifié de conscience, un état de transe. Qu’est-ce que la nouvelle hypnose ? La nouvelle hypnose se démarque de l’hypnose traditionnelle en ce qu’elle n’utilise plus la manipulation directe, dirigiste, autoritaire de l’hypnotisé par l’hypnotiseur mais propose au contraire à « l’hypnotisé » des techniques pour un développement de sa capacité à l’auto-hypnose. Ainsi, au delà d’un traitement des pathologies psychosomatiques classiques, la nouvelle hypnose devient aujourd’hui un outil de développement personnel, d’auto guérison, de découverte de soi et de ses potentialités, et s’avère un outil irremplaçable dans des services de soins palliatifs auprès de malades en phase terminale pour « gérer » cette transition vers l’inconnu que l’on appelle la mort.

 

Mandalas, labyrinthes, chamanisme, derviches tourneurs, écriture automatique… la recherche par l’être humain d’états modifiés de conscience, d’états de transe, à des fins thérapeutiques et/ou spirituelles ne date pas d’aujourd’hui. La nouvelle hypnose se situe peut-être là, entre une vision qualifiée de « mystique » et le passage à une vision dite « scientifique » à travers l’étude du cerveau humain. De ce que ces recherches scientifiques ont découvert, Jean Becchio souligne la vision réductrice, le mythe même, aujourd’hui largement remis en question -grâce notamment à l’invention du Pet Scanner, nouvel appareil pour l’étude du cerveau humain- d’une séparation marquée des activités entre les deux hémisphères. A savoir, l’hémisphère gauche qui serait le cerveau rationnel, logique, pour ainsi dire scientifique. L’hémisphère lié au calcul, à la lecture, à l’écriture, à la parole. En somme, le siège du conscient. Et l’hémisphère droit qui lui serait le cerveau intuitif, analogique, pour ainsi dire mystique. L’hémisphère lié à la création artistique, au penchant pour la musique, à la visualisation, à la contemplation et à la pensée abstraite. Ici à contrario, le siège de l’inconscient. Le Pet scanner en propose aujourd’hui une vision unifiée.

Jean Becchio nous invite à vivre deux expériences, l’une à Bordeaux, l’autre à Paris.

 

ARPENTAGE
très très bien se fabrique depuis un lieu, le TNT, une ancienne manufacture de chaussure rebaptisée le Tout Nouveau Théâtre. Un lieu composé d’espaces que très très bien investit, occupe, active ou abandonne au fil de ses transformations : un studio de danse, une loge, un bar, un bassin à poissons, un jardin, des pelouses… et ce qu’au TNT l’on appelle « la nef », qui deviendra pour très très bien, l’espace « étalon », celui à partir duquel on rayonne et auquel on revient.
Dans la nef, pas de lumière orchestrée. Seul le plafond est tapissé sur toute sa surface d’ampoules suspendues. Un éclairage minimal et modulable que les « actants » manipulent eux-mêmes. Pas de configuration plateau non plus. Tout s’y « joue » de plein pied. Pas de scène, pas de salle, pas de localisation d’un centre mais la mise en espace d’un principe de circulation, la possibilité d’un dedans et d’un tout autour. La table son de Frédéric Nogray est installée sur une des longueurs de la nef, ni tout à fait au centre, ni tout à fait à la périphérie. Une table « matériel » où sont rassemblés « à vue » tongues, corde à sauter, nourriture, rouleaux de film alimentaire, bouilloire, bols, miroirs, ciseaux, scotch… est dressée en périphérie de l’espace.

 

Et puis d’autres lieux traversés, sous la houlette de Gabi Farage, lors de promenades, « d’échappées » hors du TNT, à la recherche de lieux qui résonnent, au sens propre comme au figuré.

 

- Escapade nocturne à l’intérieur du tablier du Pont François Mitterand, pont à structure à section hexagonale. Enregistrement du son des voitures qui passent sur le pont pour traverser la Garonne. Le témoin est baptisé « témoin tout terrain » par Catherine Contour.

- Promenade sous les piles du Pont d’Aquitaine. Nouvel enregistrement.
- Visite de la base sous-marine sur le bassin à flots du port autonome de Bordeaux.
- Arrêt au bord de la Garonne depuis une plaque en béton percée de trous, sorte de plate-forme en avancée sur le fleuve. Visions désordonnées : saule pleureur, troncs d’arbres, l’écoulement du fleuve. - Arrivée à la nuit tombée au Bec d’Ambès, une zone industrielle. Le témoin se souvient d’une usine « belle de nuit », dont l’éclairage aux néons blancs, verticaux et horizontaux, en soulignait les lignes, en (re)dessinait l’architecture même.

 

Le lendemain, tentative d’évocation de cette promenade par le récit : retraversée d’une journée passée ensemble, retraversée des lieux, des situations, des moments, des sensations, des impressions, des détails, des accidents, des attitudes, des comportements, des malaises, des silences… Production de bandes son.

 

TÉMOIN CAMÉRA
Gabi Farage -et parfois Catherine Contour ou Olivier Gelpe- filme les « échappées » de très très bien. Catherine Contour ne considère pas ces images comme de simples traces qui seraient destinées au seul archivage mais comme une extension, un matériau artistique à part entière de très très bien. Elle invite Gabi Farage, Olivier Gelpe, Frédéric Nogray et le témoin à se ressaisir de ces images à partir de la notion de commentaire, cherchant une fois encore à explorer les questions de l’interprétation et de la traduction à travers la production d’une parole sur («commentaire ethnologique», «commentaire sportif», «commentaire romanesque»…).

 

« ACCUMULATION » SONORE
Au début de chaque séance de travail, tel un échauffement quotidien de l’oreille et de l’écoute, Catherine Contour, seule ou accompagnée d’Olivier Gelpe, manipule des bols - et parfois des glaçons et de la vapeur d’eau - dans une piscine gonflable multicolore pour enfant. Frédéric Nogray enregistre les sons produits par ces manipulations / improvisations en deux pistes mono à chaque fois, micros qui portent au plus près de la surface de l’eau. Ces pistes sont ensuite mixées ensemble et ajoutées à la somme des enregistrements précédents.
Les bols qui flottent à la surface de l’eau, s’imbriquent les uns dans les autres et s’entrechoquent en sons cristallins. Le clapotis de l’eau qui s’écoule des bols, d’un bol à l’autre, des mains. Les glaçons qui glissent, tombent un à un des mains dans les bols en de nouvelles gammes de sons cristallins. Le souffle chaud de la vapeur d’eau. L’eau, liquide. La vapeur, gazeux. Les glaçons, solide. Trois états de l’eau, trois états de la matière.
Frédéric Nogray (re)travaille cette « accumulation » afin qu’elle devienne une matière sonore la plus abstraite possible, que s’efface au maximum la trace des gestes qui en ont produit les sons.  

 

NOURRITURE
Courses chez Eurasie, supermarché asiatique, avec un objectif en tête : rassembler des ingrédients, des ustensiles ou des objets susceptibles de produire du son. Déambulation dans les rayons… Progressivement, le caddy se remplit : pousses soja, champignons noirs, noix de coco, goyave, pamplemousse rose, bonbons lychee, bananes au sirop, un hachoir, une ombrelle, un plumeau, une cuillère en fausse porcelaine, des baguettes… L’idée : explorer la relation corps / son à travers la nourriture sur le mode de la partition culinaire. Ecrire une partition « culinaire » et la proposer à un autre « actant », invité à la déchiffrer et à l’exécuter en portant une attention spécifique aux sons produits, à « l’interpréter » étape après étape comme le ferait un instrumentiste pour une partition musicale. Catherine Contour, Olivier Gelpe et Gabi Farage interprètent tour à tour les mêmes partitions : transmission de partitions à travers l’inédit de chaque nouvelle interprétation.   

 

très très bien ! C’est l’anniversaire de Catherine Contour ! Un anniversaire / performance : « préparation d’un repas de fête », à travers lequel se poursuit le travail engagé sur la nourriture, non plus sur le mode de la partition mais sur le mode de la composition culinaire. Courses chez Eurasie, saut au marché, chez le fromager, le boulanger, descente chez le pâtissier faiseur de pièces montées, préparation d’un cadeau qui se mange : un bouquet de fruits et de légumes… De là, c’est à vous de jouer. Ouvrez boites de conserve et paquets, trouvez un contenant (saladier, bol, coupelle, assiette, plat…) puis composez par couleurs, formes, saveurs jusqu’à obtenir une table digne d’un Rabelais. Olives noires et vertes, tomates cerises, gâteaux apéritif, concombres à la crème ; sauce soja, curry, vinaigrette, moutarde, piments, jus de citron pour assaisonner salade verte, pouces soja, champignons, asperges, tomates ; pain, cornichons, chips, saumon fumé, viandes froides, fromage de chèvre, gouda, tomme de Savoie, comté ; kiwis, raisin noir, poires, clémentines, bananes, lychees au sirop, chamallows, dragées, choux à la crème, vin rouge, fleurs… Il ne vous reste plus qu’à vous mettre à table, à déguster et à célébrer!

 

CUEILLETTE
La cueillette prolonge le travail sur la nourriture. Passage du supermarché asiatique à un terrain vague sur le bassin à flots du port autonome de Bordeaux, du « faire ses courses » sur fond de chansons « exotiques kitch » à une cueillette silencieuse - pourtant réputée champêtre - entre fleuve et mer, de la verticalité des rayonnages à l’horizontalité du sol, du dedans au dehors, du consommateur au découvreur, du consommable à la « mauvaise herbe (?) », du manufacturé au sauvage, du facturé au librement accessible, de l’attendu à l’improbable.
Rien de plus, rien de moins que la simple action de « cueillir », sans d’autre forme de mise en jeu du corps, mais d’où ne s’en distinguent pas moins deux modes de cueillette : la récolte -l’accumulation, la moisson, « se nourrir »- et le bouquet -la sélection, la parcimonie, « décorer »-.

 

CORPS / MATIÈRE(S)
Test. Catherine Contour essaie de se tenir debout sur une poche plastique remplie d’eau. Instabilité. Fragilité du point d’équilibre. Puis, nouvel essai mais cette fois-ci dans un rapport à deux. Chacun juché sur une poche plastique remplie d’eau, l’un en face de l’autre, Catherine Contour et Olivier Gelpe tentent à nouveau de stabiliser un point d’équilibre, qu’ils cherchent par le regard -point d’appui psychique- ou par un contact du bout de doigts.

 

Autre image. Les deux corps de Catherine Contour et d’Olivier Gelpe ont pour seul contact un coussin transparent rempli d’air. L’utilisation des mains, pour empêcher qu’il ne tombe au sol ou pour le ramasser, est interdite. Les corps circulent dans tout l’espace de la nef. Concentrés, en reliance, ils marchent doucement, épaule contre épaule ; ils accélèrent ; ils s’accroupissent, se repoussent dos à dos, les pieds bien en appui sur le sol ; ils tournent sur eux-mêmes tête contre tête ; ils s’enroulent sur le sol, rampent l’un sur l’autre, ventre contre ventre…

 

Catherine Contour détourne un fauteuil au moyen de poches plastiques gonflées d’air ou remplies d’eau, qu’elle dispose comme des oreillers, aux accoudoirs, dans le dos, sous la tête et les pieds. Frédéric Nogray place des capteurs en différents endroits de ce nouveau fauteuil et en se déplaçant tout autour avec un micro, Olivier Gelpe quant à lui capture en direct les sons que génère l’inscription du corps de Catherine Contour dans ce fauteuil particulier. Des sons qui viennent se mêler à la vibration lancinante du réfrigérateur. Catherine Contour s’assoie confortablement, les coudes bien calés dans les accoudoirs. Elle ferme les yeux, relâche la tête en arrière avec nonchalance. Repos. Elle bouge à nouveau, s’enfonce de tout son long, de tout le poids de son corps dans le fauteuil et reste là, les mains croisées sur le ventre. Repos. Imperceptiblement, son corps glisse peu à peu jusqu’au sol puis s’immobilise. Dans un froissement, Olivier Gelpe le recouvre d’une bâche bleue et le fait disparaître.

 

Olivier Gelpe est étendu sur un matelas pneumatique vert fluo, les bras le long du corps. Plus rien ne bouge. Tout se relâche, lâche prise, se (re)pose, sommeille. Les sons cristallins des bols que l’on manipule flottent autour de son corps.

 

Catherine Contour est assise dans un fauteuil gonflable transparent au milieu de chutes et de chutes de film alimentaire et d’un amas de coussins blancs. Elle ne bouge pas. Son corps s’abandonne. Elle ferme les yeux, comme endormie, comme échouée sur la banquise.

 

Construction d’un plan vertical : des couches de film alimentaire sont tendues entre deux piliers. Le corps se balance d’un côté, de l’autre, à gauche, à droite, doucement puis de plus en plus vite, jusqu’à se projeter violemment contre la pellicule du film alimentaire. La peau nue contre le plastique, le torse qui s’y cherche une place, s’y imprime, s’y frotte, s’y enroule. Chrysalide.

 

Construction de deux plans horizontaux superposés, l’un posé au sol, l’autre en suspension. Juchée sur la table en cellophane, Catherine Contour manipule des pains de glace. Peau rougie par le froid, difficulté à rester en équilibre, corps qui recherche des appuis, corps mouillé, les trous que creusent les pains de glace, le crissement de l’eau sur le plastique… le tout capté en direct et redistribué à travers tout l’espace.
Plate-forme supérieure. Le corps de Catherine Contour glisse sous les couches de cellophane, s’y enfonce, pousse pour s’y creuser une place. Corps emballé, recouvert ; corps prisonnier, étouffé ; chrysalide, cocon ; le plastique comme une seconde peau… corps translucide.

 

Carole Bodin